Par où commencer quand les mots semblent dérisoires face à l’immensité du courage et de la terreur ? C’est la question qui m’a paralysée après avoir parlé avec Shiva Mahbobi. Face à la page blanche, l’angoisse de ne pas être à la hauteur m’a submergée. Comment raconter les atrocités que subissent les femmes en Iran ? Comment traduire l’héroïsme de ces combattantes sans atténuer la brutalité de leur réalité ? Écrire sur un tel sujet implique une responsabilité écrasante : celle de porter la voix de celles que l’on tente d’effacer, de bousculer l’indifférence internationale et d’inciter les décideurs politiques à devenir de véritables parrains institutionnels.
La légitimité de ce récit ne repose pas sur une simple observation extérieure. Quand Shiva Mahbobi m’alerte, elle parle avec le poids de sa propre histoire : celle d’une femme arrêtée et incarcérée à deux reprises comme prisonnière politique sous ce même régime de Téhéran. Elle connaît intimement la violence des interrogatoires et le silence des cellules solitaires. Sa voix est le pont entre un passé de survie et un présent d’urgence absolue pour quatre autres visages qui s’imposent aujourd’hui à notre conscience : Taraneh Rahimi, Mahboubeh Shabani, Najmeh Amini et, au centre de l’abîme, Varisheh Moradi.
Quatre visages, quatre destins suspendus à l’arbitraire du régime : portraits des femmes dont le combat et la détention traversent cette enquête.

Varisheh Moradi

Mahboubeh Shabani

Najmeh Amini

Taraneh Rahimi
Toutes les quatre incarnent le profil de la sentence de mort imminente. Taraneh Rahimi, privée de soins médicaux d’urgence malgré de graves blessures ; Mahboubeh Shabani, condamnée pour avoir transporté des blessés ; et Najmeh Amini, étudiante de 23 ans ciblée pour ses publications sur les réseaux sociaux. Mais c’est le cas de Varisheh Moradi qui fait retentir l’alarme la plus stridente. Cette militante se trouve dans un état de santé critique suite aux tortures subies à la prison d’Evin. De plus, son origine kurde fait d’elle une cible prioritaire pour un appareil répressif qui utilise l’appartenance ethnique pour accélérer les exécutions.
Shiva me l’a rappelé avec la force de ceux qui ont survécu : chaque minute de visibilité gagnée est un bouclier contre l’oubli. Ce reportage commence là où la paralysie s’efface pour laisser place au devoir absolu de témoigner. L’Europe et la communauté internationale doivent réagir. Ces quatre femmes ont un besoin vital et immédiat de parrainages politiques internationaux (political sponsorship) pour suspendre leurs exécutions.
Derrière les murs des prisons iraniennes : des femmes, des silences imposés et un combat qui continue

Alors que le Moyen-Orient s’embrase et que la communauté internationale a les yeux rivés sur les tensions militaires entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran, une tragédie humaine absolue se joue à huis clos dans les centres de détention de la République islamique. Torture pharmacologique, chantage affectif systémique sur les familles, surpopulation insalubre et condamnations à mort en série forment le quotidien des détenues. Pourtant, du fond de l’isolement, ces femmes orchestrent une résistance technologique et politique sans précédent historique. Enquête exclusive et documentée à partir des archives et des témoignages directs de la Campagne pour la libération des prisonniers politiques en Iran (CFPPI).
Cristina Garcia de Leon L’Infiltré Insights
Enquête exclusive basée sur les entretiens menés avec Shiva Mahbobi.

Shiva Mahbobi, porte-parole de la Campagne pour la libération des prisonniers politiques en Iran (CFPPI), ancienne prisonnière politique.
L’omerta d’État et le piège du silence imposé aux familles
Pour comprendre la mécanique de la terreur en Iran, il faut d’abord accepter une réalité : les chiffres officiels n’existent pas. Le ministère de la Justice et les tribunaux révolutionnaires maintiennent une opacité totale sur le nombre de citoyens jetés en cellule et promis à la potence.
Pourtant, ces chiffres ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le régime a mis au point une arme psychologique redoutable pour empêcher les familles de contacter les médias internationaux ou les ONG : le chantage à la clémence.
Shiva Mahbobi :« Les familles ont terriblement peur de parler de leurs proches. C’est une tactique constante, un protocole que le régime a toujours utilisé : ils disent aux familles que si elles parlent aux médias ou si elles révèlent que leur proche est condamné à mort, elles ne le reverront jamais en vie. À l’inverse, ils leur font miroiter que si elles gardent le silence, il y aura peut-être un moyen pour eux de changer ou d’alléger la sentence.
C’est un mensonge absolu. Je le sais d’expérience car j’ai moi-même été prisonnière politique dans les années 1980 ; ils utilisaient déjà énormément cette méthode à l’époque. Gardez donc à l’esprit que les chiffres — les vôtres comme les miens — ne reflètent pas la réalité. Nous avons la preuve que des personnes sont exécutées sans que cela ne soit jamais public. Nous avons même la photo d’une tombe où les parents ont dû inscrire un faux nom sur la stèle, par peur que les forces de sécurité ne viennent vandaliser et détruire la sépulture. »
Pour briser ce mur du silence, les militants des droits humains mènent une guerre de l’information permanente. Selon les listes clandestines mises à jour quotidiennement par la Campagne pour la libération des prisonniers politiques en Iran (CFPPI), le bilan est effroyable : au moins 71 femmes prisonnières politiques sont actuellement condamnées à mort, aux côtés de près de 390 hommes sous le coup de charges emportant la peine capitale.
Cette stratégie du secret absolu permet au régime de procéder à des pendaisons à l’abri des regards, tout en maintenant les familles dans une prison mentale faite d’espoir artificiel et de terreur pure.
L’enfer intérieur : Surpopulation, insalubrité et « torture pharmacologique »
Une fois les portes des centres de détention refermées, les militantes pénètrent dans une géographie de la destruction physique. Les arrestations de masse qui ont suivi le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » ont fait exploser les capacités des établissements. Dans des prisons tristement célèbres comme Qarchak (réservée aux femmes et réputée pour sa violence), Tehran Bozorg (la prison du Grand Téhéran) ou les geôles de Mashhad, des structures conçues pour accueillir un maximum de 2 000 détenus en entassent aujourd’hui plus de 5 000 ou 6 000.
La surpopulation y génère une crise sanitaire permanente. Les maladies contagieuses se propagent à une vitesse fulgurante.
Shiva Mahbobi :« À cela s’ajoutent le manque d’installations de base, et l’absence d’eau potable dans des prisons comme Qarchak, Tehran Bozorg ou à Mashhad. Et il y a une multitude de prisons dont nous n’avons absolument aucune nouvelle. La torture prend des formes différentes : le viol, les agressions sexuelles, mais aussi la torture pharmacologique. Cela signifie qu’ils leur administrent de force des médicaments antipsychotiques et des neuroleptiques lourds pour provoquer des hallucinations ou les plonger dans un état de sommeil léthargique. Ils font cela dans le but d’extorquer des aveux forcés. Ces aveux forcés sont une autre torture omniprésente en prison. Le régime procède ainsi pour briser les prisonniers, pour leur faire dire : « Oui, j’ai tué des membres des forces de sécurité », ce qui est totalement faux. C’est leur méthode pour légitimer et justifier « légalement » les condamnations à mort qu’ils prononcent ensuite. »
Les prisonniers face à la guerre : Utilisation comme boucliers humains et traumatismes historiques
L’actualité internationale et les frappes militaires régionales font pese une menace de mort inédite sur les détenus politiques. En cas d’escalade militaire impliquant les États-Unis ou Israël, les prisonniers deviennent les cibles les plus vulnérables d’Iran. Les rapports secrets parvenus à la CFPPI indiquent que le régime n’a mis en place aucun protocole de protection pour la population carcérale. Au contraire, les prisons sont traitées comme des zones de sacrifice.
Journaliste : Que pourrait-il arriver aux prisonniers politiques si la guerre reprenait ?
Shiva Mahbobi :« Ils sont les plus vulnérables. Les rapports que nous recevions de la prison lors des récentes périodes d’affrontements étaient vraiment inquiétants. D’abord, les gardiens évacuaient les lieux de commandement. Dans certaines prisons, ils ont même mis des verrous et des cadenas supplémentaires sur les portes pour que les prisonniers ne puissent pas sortir pendant les bombardements. Dans d’autres établissements, la nourriture a cessé d’être distribuée. Pourtant, selon la Convention de Genève, les prisonniers doivent être transférés dans un endroit sûr.
Les dangers sont multiples : le manque de nourriture, de médicaments, le maintien dans des zones dangereuses et l’utilisation comme boucliers humains. Dans plusieurs cas, lorsque les tensions ont commencé, ils ont transféré des détenus vers des lieux inconnus ; nous soupçonnons fortement qu’ils s’en servaient comme boucliers humains. S’ils tentent de s’enfuir — ce qui est impossible —, ils sont abattus. Parallèlement, pendant les crises, les communications sont complètement coupées. Personne ne peut appeler sa famille. Imaginez la scène : vous êtes pris dans une guerre, vous cherchez un abri, vous savez qu’un membre de votre famille est en prison et vous n’avez aucune nouvelle.
La dernière fois, si vous vous souvenez, lors de la guerre de 12 jours au début des affrontements, les forces israéliennes ou américaines ont ciblé les abords de la prison d’Evin. C’était la chose la plus ridicule qui soit : ils pensaient que cela permettrait aux prisonniers de s’échapper. Cela ne fonctionne pas ainsi. Les gardiens sont toujours là, postés en périphérie avec leurs armes. Quiconque bouge vers l’extérieur est immédiatement abattu. »
Profils de résistance : Trois visages face à la potence
Shiva Mahbobi :« C’est horrible, Cristina, parce que je le sais en tant qu’ancienne prisonnière politique qui a été blessée en détention pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak dans les années 1980. Je sais exactement ce que c’est que d’être dans une cellule pendant que les bombes tombent. C’est horrible. C’est le sentiment d’impuissance le plus total. Le gouvernement ne fournit aucun abri à la population, mais les prisonniers politiques, eux, n’ont même pas le choix de fuir. Ils sont laissés là. L’un des prisonniers, dans un message envoyé à l’extérieur, a dit : « Ils nous ont littéralement laissés là pour mourir. » »
Pour comprendre la nature de la lutte au sein du quartier des femmes d’Evin, il est nécessaire d’analyser le parcours des trois figures majeures citées par Shiva Mahbobi. Ces femmes incarnent des minorités religieuses, ethniques et des mouvements syndicaux que le régime tente d’annihiler en priorité.
1. Varisheh Moradi (Urgence Absolue)
Militante kurde des droits des femmes et de l’environnement, également connue sous le nom de Joana Sanandaj. Varisheh Moradi a été active sur le terrain, notamment dans la lutte contre le groupe terroriste État Islamique (Daech) à Kobané. Arrêtée en août 2023 par les services de renseignement près de Sanandaj, elle a subi des mois d’isolement et de tortures physiques intenses dans la section 209 d’Evin.
La situation judiciaire : Condamnée à mort une première fois en novembre 2024 pour « Baghi (rébellion armée contre l’État), sa peine avait été annulée par la Cour suprême pour vices de procédure. Le tribunal révolutionnaire de Téhéran a réémis sa sentence de mort, rendant son exécution imminente. Elle souffre de graves complications médicales dues aux tortures et à ses grèves de la faim successives.
2. Mahvash Sabet
Poétesse de renommée internationale et figure spirituelle de la communauté Baha’ie (minorité religieuse persécutée en Iran). Aujourd’hui âgée et à la santé profondément altérée, Mahvash Sabet a déjà purgé une peine de 10 ans de prison entre 2008 et 2018 pour ses croyances. Arrêtée de nouveau en juillet 2022 lors d’une rafle ciblant les Baha’is, elle a été condamnée à une nouvelle peine de 10 ans d’isolement total à l’issue d’un procès qui a duré moins d’une heure. Ses poèmes, rédigés sur des morceaux de serviettes en papier et sortis clandestinement, ont été traduits dans le monde entier.
3. Nahid Khodajo
Militante syndicale de premier plan, engagée dans la défense des droits des travailleurs et des retraités en Iran. Nahid Khodajo incarne la continuité historique de la lutte. Compagne de cellule de Shiva Mahbobi dans les prisons des années 1980, elle a choisi de rester en Iran pour poursuivre son engagement syndical malgré les risques. Kidnappée par les forces de sécurité à son domicile, elle a été maintenue au secret avant que sa famille ne découvre sa présence en détention, où elle subit des interrogatoires brutaux visant à briser les mouvements sociaux.
Le protocole secret : Comment les voix clandestines franchissent les murs d’Evin
L’un des aspects les plus spectaculaires de l’enquête réside dans la diffusion extérieure de messages audios de détenues, à l’image de ceux transmis par Sharifeh Mohammadi ou Najmeh Amini. Dans une prison hautement surveillée où les technologies de brouillage et les fouilles corporelles sont quotidiennes, faire sortir une preuve sonore tient de l’exploit. Shiva Mahbobi révèle le protocole technique mis en œuvre par les prisonnières, un choix conscient qui s’apparente à un sacrifice.
Journaliste : Concernant ces messages audio sortis de prison, comment avez-vous réussi à obtenir ces enregistrements ?
Shiva Mahbobi :« Ce qui se passe, ce qu’elles font généralement — Najmeh Amini en a fait un, ainsi que d’autres personnes —, c’est que certaines d’entre elles sont arrivées au bout de ce qu’elles pouvaient supporter. Elles ne passent même pas par leurs proches ou leurs familles, parce qu’elles refusent de mettre leur famille en danger. Évidemment, nous ne donnerons aucun nom sur les complicités ou la logistique, mais voici ce qu’elles font : elles appellent, car il est parfois possible d’avoir un accès limité au téléphone de la prison. Elles appellent un contact de confiance situé à l’intérieur de l’Iran. Cette personne met son téléphone en mode enregistrement et capture la conversation à la volée. C’est ainsi que cela s’est toujours fait.
Mais elles font cela de manière totalement consciente, en sachant pertinemment que cet acte va attirer une répression accrue sur elles, des cellules d’isolement ou des rallongements de peine. Si vous écoutez certains de ces enregistrements, elles disent explicitement : « Je ne suis pas la seule condamnée, et je veux que le monde sache que des vies sont en danger en ce moment même. » Elles brisent littéralement les codes. Même pour moi qui suis iranienne et ancienne prisonnière politique, leur bravoure me sidère. »
Ce réseau de transmission clandestin permet d’alimenter le mouvement « Pas d’exécution le mardi » « No to Execution Tuesdays ». Lancé en janvier 2024 par les prisonnières d’Evin pour protester contre les pendaisons hebdomadaires, ce mouvement de grève de la faim coordonné s’est propagé à au moins 66 prison à travers tout le pays. Une action syndicale et politique d’une ampleur inédite dans l’histoire pénitentiaire mondiale.
La diplomatie occidentale face à ses responsabilités : Rompre le silence pour sauver des vies
Face à ce bastion de résistance intérieure, la réponse des gouvernements européens et américains est jugée insuffisante par les organisations de terrain. Les sanctions individuelles imposées par l’Union européenne contre des responsables iraniens sont qualifiées de « mesures de façade » par la CFPPI, car les dirigeants du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) utilisent des réseaux d’intermédiaires et des sociétés écrans pour protéger leurs avoirs financiers à l’étranger.
Shiva Mahbobi :« Le nombre de parrainages politiques actuels est insuffisant. Un membre du Parlement pourrait parrainer jusqu’à quatre personnes à la fois. Ce n’est pas assez. Ce que nous suggérons aujourd’hui aux instances internationales, et particulièrement à l’Union européenne, c’est d’être plus fermes. Sanctionner des individus au sein du régime ne suffit pas car ils agissent toujours via des intermédiaires. L’Union européenne a inscrit les Gardiens de la Révolution (CGRI) sur la liste des organisations terroristes, mais rien ne s’est passé en pratique. Le CGRI possède énormément d’argent dans différents endroits, ils investissent, ils embauchent des terroristes, et leurs avoirs n’ont pas tous été gelés. Rien n’a été fait. Quand le régime voit qu’il n’y a aucune conséquence, il continue.
En résumé, les membres des différents parlements doivent forcer leurs ministres des Affaires étrangères à déclarer que lors de chaque négociation, la libération des prisonniers politiques et l’arrêt des exécutions doivent être la demande principale. Deuxièmement, ils doivent rappeler leurs ambassadeurs d’Iran en signe de protestation. Ils ne l’ont jamais fait. Et le plus important : expulser les diplomates du régime. Chaque fois que nous demandons cela, les gouvernements occidentaux, y compris le gouvernement britannique, répondent qu’ils ont besoin d’un canal de négociation. Je leur demande toujours : vous négociez depuis 47 ans. Qu’est-ce qui a changé ? Si vous alliez en Iran aujourd’hui, le régime vous arrêterait en une fraction de seconde. Sanctionner des individus ou publier des communiqués ne fonctionne plus, le régime n’écoute pas. »
La conclusion de cette enquête prend la forme d’un avertissement déontologique destiné aux journalistes et aux observateurs internationaux. La croyance selon laquelle médiatiser le nom d’une détenue politique aggraverait son cas est une manipulation psychologique du régime pour opérer à huis clos.
Shiva Mahbobi : « D’après mon expérience des trois ou quatre dernières décennies, lorsque le régime voit arriver une masse de lettres de protestation exigeant l’arrêt des poursuites contre Varisheh ou d’autres, émanant de parlementaires, d’organisations de droits des femmes ou de syndicats, cela a un impact. Même une démarche journalistique écrivant officiellement : « Nous voulons savoir ce qui arrive à Varisheh Moradi, nous exigeons l’arrêt de sa condamnation à mort », c’est une pression constante.
Sachez une chose : rien de tout cela ne met ces femmes en danger. Absolument rien. C’est le silence qui les met en danger.
Si la pression vient des instances internationales, des députés et des médias qui mettent ces faits en lumière, alors vous couvrez et protégez tout le monde, y compris les milliers de prisonniers politiques anonymes dont le nom n’est jamais rapporté dans l’actualité »

Laisser un commentaire